Résumé
Cet article soutient que les enseignements de Jésus sur le divorce, tels qu’ils apparaissent dans l’Évangile selon Matthieu, ont été largement mal interprétés, de manière à faire porter la responsabilité morale aux femmes divorcées remariées et à leurs maris respectifs. À travers une reconstruction s’appuyant sur le contexte socio-historique, l’anthropologie de l’alliance et le discours éthique plus large de Jésus sur le fait de faire trébucher les autres (σκανδαλίζω), cette étude soutient que le véritable agent moral dans les paroles sur le divorce est celui qui en est à l’origine, dont l’action contraint des personnes vulnérables et dépendantes à se retrouver dans des situations d’adultère qu’elles n’ont pas choisies. L’analyse intègre les exhortations de Jésus concernant la convoitise, l’hypocrisie et l’humilité, démontrant que la convoitise n’est pas le péché fondamental, mais le symptôme d’un désordre spirituel plus profond — l’autosuffisance et l’arrogance — qui aboutit à des dommages relationnels. Matthieu 18, 1-14 sert de clé herméneutique mettant en lumière le divorce comme un exemple concret de scandale causé à un « petit », entraînant ainsi l’avertissement de la meule de moulin. L’article souligne en outre une résonance structurelle entre la logique morale de Jésus et la réglementation coranique sur le triple divorce (Q 2, 229-230), non pas en tant qu’autorité théologique, mais comme un témoignage comparatif qui clarifie la cohérence de la vision éthique de Jésus. En fin de compte, cette étude propose une interprétation unifiée dans laquelle le divorce devient un exemple paradigmatique de préjudice causé aux plus vulnérables, et où la repentance est présentée comme une descente vers l’humilité, parfois à travers une humiliation nécessaire et imposée.
1. Introduction
Peu d’enseignements de Jésus ont suscité autant de difficultés d’interprétation au sein de la tradition chrétienne que ses paroles sur le divorce (Mt 5, 31–32 ; 19, 3–9). Ces passages ont souvent été interprétés à travers des cadres moraux qui considèrent la femme divorcée ou son nouveau mari comme les principaux transgresseurs, faisant ainsi porter la responsabilité sur les personnes vulnérables tout en laissant l’initiateur du divorce relativement épargné par l’examen. De telles lectures peinent à rendre compte de la structure causale de Matthieu 5, 31–32 et rendent souvent la logique morale de Jésus incompatible avec son enseignement plus large, en particulier son souci des plus vulnérables et sa critique de l’hypocrisie.
Cet article réexamine l’enseignement de Jésus sur le divorce à travers le cadre moral intégré du Sermon sur la montagne (Matthieu 5–7) et du discours sur les « petits » (Matthieu 18). Il propose de considérer le divorce, dans l’enseignement de Jésus, comme un péché consistant à scandaliser les personnes vulnérables — un acte relationnel qui contraint autrui à un compromis moral. En s’intéressant à la structure littéraire de Matthieu, à la vulnérabilité socio-économique des femmes dans l’Antiquité et aux avertissements répétés contre le fait de faire trébucher les autres, l’article recadre le divorce comme l’expression extérieure d’un désordre spirituel plus profond : l’hypocrisie et la dépendance excessive envers soi-même. Ce changement d’interprétation aligne le discours de Jésus sur le divorce avec son éthique plus large et met en évidence un arc narratif cohérent qui culmine non pas dans une condamnation punitive, mais dans un appel à l’humilité et à la repentance réparatrice.
2. La concession mosaïque et le problème de l’erreur de catégorie
Jésus fonde son enseignement sur le divorce sur une affirmation anthropologique et théologique : « C’est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes » (Mt 19, 8). Le divorce ne fait donc pas partie de l’idéal créateur, mais constitue une concession accordée pour atténuer un mal plus grand au sein d’une société patriarcale. Les recherches historiques confirment que les lois mosaïques sur le divorce servaient souvent de dispositions protectrices pour les femmes vulnérables à l’abandon ou à la violence de maris au cœur endurci.
L’erreur, à l’époque de Jésus, résidait dans le détournement de cette concession par des individus qui se considéraient comme justes. Une loi destinée à restreindre les hommes dangereux était utilisée par des hommes socialement respectables pour justifier des ruptures matrimoniales motivées par la commodité. Comme le laisse entendre l’argument de Jésus, il s’agit là d’une erreur de catégorie : ceux qui se considèrent comme justes traitent comme un droit moral une disposition conçue pour les personnes moralement dangereuses. En mettant en évidence cette inversion, Jésus réoriente le regard moral vers celui qui divorce, et non vers la personne divorcée.
3. Recadrer l’enseignement de Jésus : le divorce comme scandale pour les plus vulnérables
Matthieu 5, 32 présente une construction causale : celui qui divorce « la pousse à commettre l’adultère » (ποιεῖ αὐτὴν μοιχευθῆναι). Ce langage attribue l’action à celui qui divorce, et non à la femme divorcée. Dans le contexte socio-historique de la Judée du Ier siècle, une femme répudiée — privée de sécurité économique — devait souvent se remarier pour survivre. Son remariage, bien qu’adultère au regard de l’alliance, n’était pas le fruit d’une rébellion morale, mais d’une contrainte structurelle. Le fait que Jésus attribue la culpabilité à celui qui divorce reflète donc son engagement plus large à protéger les personnes vulnérables et à dénoncer les puissants qui causent du tort.
Cette réorientation s’inscrit dans la ligne de la position éthique cohérente de Jésus : il remet en cause ceux qui, forts de leur pouvoir social, imposent des fardeaux moraux aux autres, tout en faisant preuve de compassion envers ceux qui en subissent les conséquences. Le divorce, lorsqu’il est injustement initié, devient une forme de scandale (qui fait trébucher) pour les personnes vulnérables — une structure morale que Jésus condamne avec une sévérité exceptionnelle (Mt 18, 6–7).
4. La repentance et la logique de l’humiliation
Si celui qui divorce est le véritable auteur du scandale, alors la repentance doit correspondre à la nature du préjudice causé. L’éthique de Jésus souligne à maintes reprises que ceux qui s’élèvent doivent être abaissés et qu’une véritable restauration passe par l’abandon de l’autosatisfaction. L’image de l’amputation dans Matthieu 5, 29–30 (« coupe-toi la main », « arrache-toi l’œil ») n’est pas un appel à l’automutilation, mais un appel à amputer les pulsions orgueilleuses qui mettent les autres en danger.
Dans les cas où la personne qui a demandé le divorce cherche la réconciliation, en particulier après que le conjoint divorcé s’est remarié, elle doit accepter une stigmatisation technique analogue à celle qu’elle a infligée. Cette humilité n’est pas punitive mais thérapeutique ; elle brise l’orgueil qui est à l’origine du préjudice. L’éthique de Jésus présente systématiquement l’humiliation comme un chemin vers le salut plutôt que comme un instrument de destruction.
5. Matthieu 18, 1–14 : une clé herméneutique pour l’enseignement de Jésus sur le divorce
Matthieu 18 fournit un contexte interprétatif essentiel pour comprendre le discours sur le divorce. L’appel de Jésus à devenir « comme des petits enfants » (18, 3-4) renvoie à une attitude de dépendance et d’humilité. L’avertissement contre le fait de faire trébucher les « petits » (18, 6-7) reflète la gravité morale du préjudice causé aux personnes vulnérables. La répétition du logion sur l’amputation (18, 8–9), que l’on ne trouve qu’ici et en Matthieu 5, 29–30, relie thématiquement les deux passages, indiquant que le même danger moral est en jeu : les pulsions incontrôlées des puissants.
L’épouse répudiée de Matthieu 5 correspond précisément au type de « petit » que Jésus décrit en Matthieu 18 : vulnérable, dépendante et d’une valeur cosmique (« leurs anges voient la face de mon Père », 18, 10). La parabole de la brebis perdue (18, 12-14) met l’accent sur la sollicitude divine envers ceux qui sont mis en danger par la négligence d’autrui. Ainsi, Matthieu 18 non seulement clarifie, mais complète l’enseignement sur le divorce : celui qui divorce est celui qui met le dépendant en péril, faisant du divorce l’exemple narratif concret du péché de scandale contre lequel Jésus met en garde.
6. La chaîne causale plus profonde : l’hypocrisie, la convoitise, le divorce et la dynamique de la chute
La logique morale complète de l’enseignement de Jésus apparaît lorsqu’on élargit la chaîne causale derrière le divorce. Le véritable point de départ de cette chaîne est l’arrogance et la dépendance excessive envers soi-même — une attitude de prétention et de refus de s’engager dans des concessions mutuelles. La convoitise apparaît comme un symptôme de ce désordre plus profond, reflétant la dérive du cœur vers l’assouvissement de soi et son mépris de la responsabilité découlant de l’alliance.
Cette attitude conduit au divorce, qui manifeste à l’extérieur l’arrogance intérieure. Le divorce déclenche alors un adultère au regard de l’alliance pour le conjoint vulnérable, non par choix mais par nécessité. Cette situation constitue la « pierre d’achoppement » contre laquelle Jésus met en garde. À celui qui cause une telle pierre d’achoppement, Jésus prescrit la meule comme métaphore d’une miséricorde nécessaire, bien que sévère : mieux vaut descendre dans l’humilité que de rester dans une fierté destructrice.
Cette logique trouve un équivalent structurel dans la règle coranique du triple divorce, qui impose une humiliation à celui qui divorce avant qu’une réconciliation ne soit possible. Bien que doctrinalement indépendante, cette structure juridique reflète une trajectoire morale similaire à celle de Jésus : lorsque l’humilité est refusée, une humiliation plus profonde devient le chemin vers la restauration.
L’arc éthique complet peut ainsi se résumer comme suit :
Arrogance → convoitise → divorce → incitation à l’adultère → faire trébucher un petit → jugement de la meule → humilité par la repentance et, si nécessaire, humiliation imposée.
7. Conclusion
Cet article a démontré que l’enseignement de Jésus sur le divorce dans Matthieu doit être compris non pas comme une condamnation de la femme divorcée ou de son nouveau mari, mais comme une critique de celui qui divorce, dont l’arrogance déclenche une cascade de malheurs aboutissant à ce qu’un petit soit fait trébucher. En intégrant Matthieu 5 à Matthieu 18, nous mettons au jour un système moral cohérent dans lequel le divorce représente l’exemple paradigmatique du scandale — un acte par lequel les puissants mettent en danger les faibles. La convoitise n’apparaît pas comme la cause première, mais comme le symptôme d’une attitude sous-jacente d’arrogance. La repentance exige donc de l’humilité, souvent à travers une descente aux enfers qui fait écho à la souffrance infligée aux autres.
Le parallèle coranique, bien qu’il ne relève pas de l’autorité doctrinale chrétienne, offre une analogie éclairante en incarnant sous une forme juridique le même principe moral : lorsque l’humilité est rejetée d’emblée, elle doit être embrassée par la suite à travers une humiliation imposée. Cette comparaison souligne la cohérence interne de la vision éthique de Jésus.
En fin de compte, l’enseignement de Jésus sur le divorce révèle un souci constant de protéger les plus vulnérables, de s’opposer aux hypocrites et d’appeler chacun à une humilité qui rétablit la communion avec Dieu. Dans l’univers moral de Jésus, le divorce n’est pas simplement un faux pas juridique ou relationnel, mais une crise spirituelle — une rupture qui met en évidence les dangers de l’autosuffisance et la nécessité de s’abaisser dans l’humilité si l’on souhaite entrer dans le Royaume des Cieux.