« Jésus leur dit : Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais maintenant vous dites : “Nous voyons” ; c’est pourquoi votre péché demeure. » (Jean 9:41) (KJV)
Une maxime, plusieurs formes : l’incompétence supprime la culpabilité
Les paroles
« Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » et
«Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais maintenant que vous dites : “Nous voyons”, votre péché demeure »
ne sont pas deux idées différentes. Ce sont deux expressions de la même règle juridique.
En droit, la culpabilité présuppose la capacité.
En l’absence de capacité, il ne peut y avoir d’imputation de culpabilité significative.
Ne pas savoir ce que l’on fait et ne pas voir sont des états juridiquement équivalents. Tous deux décrivent l’incapacité à prendre une décision responsable. Une personne aveugle ne peut être jugée pour avoir choisi le mauvais chemin. Une personne agissant par ignorance ne peut être tenue pleinement responsable du résultat. C’est pourquoi la prière de Jésus sur la croix n’est pas un appel sentimental à la miséricorde, mais une reclassification juridique : il déclare son incapacité, et lève ainsi toute culpabilité.
Ce principe résonne tout au long des Évangiles. Celui qui est fidèle dans les petites choses se voit confier de grandes choses — non pas en guise de récompense, mais parce que la compétence avérée élargit la sphère de responsabilité. À l’inverse, celui à qui l’on a confié beaucoup est jugé plus sévèrement en cas d’échec, non pas parce que Dieu est plus dur avec lui, mais parce que la connaissance engendre la responsabilité. C’est aussi pourquoi Jésus insiste sur le fait que des prophètes doivent venir avertir les gens. Sans avertissement, la destruction n’aurait aucun sens en tant que jugement. Ce ne serait qu’une simple tragédie. L’avertissement engendre la compétence ; la compétence engendre la responsabilité ; la responsabilité rend le jugement intelligible.
Résultats vs décideurs
C’est là que l’analogie avec le porteur d’épée et le vautour devient cruciale.
Une personne qui tue un porteur d’épée n’est pas le véritable décideur ; c’est le porteur d’épée qui l’est.
Un vautour se nourrissant d’une carcasse n’est pas la cause de la mort ; il en est la conséquence.
Dans les deux cas, la responsabilité remonte en amont, s’éloignant de l’acteur visible pour se diriger vers celui qui a créé les conditions dans lesquelles l’acte est devenu inévitable et non passible de poursuites.
Appliquons maintenant cette même logique à l’ignorance et au péché.
Une personne aveugle n’est pas un décideur au sens plein du terme.
Un pécheur agissant sans comprendre n’est pas le dernier responsable.
Ce sont des conséquences.
Les véritables décideurs sont ceux qui voient, savent et prétendent comprendre — et qui pourtant ne parviennent pas à ordonner la réalité en conséquence.
Les pharisiens, véritables agents responsables
C’est pourquoi le conflit entre Jésus et les pharisiens ne porte pas sur la supériorité morale ou l’hypocrisie au sens superficiel du terme. Il est de nature juridique.
Les pharisiens disent : « Nous voyons.»
Cette déclaration établit leur responsabilité.
À partir de ce moment, ils ne peuvent plus invoquer l’ignorance, la confusion ou l’aveuglement. Ils ont revendiqué leur compétence. Et la compétence s’accompagne du devoir de façonner le monde de manière à ce que l’aveuglement et le chaos ne se propagent pas.
Cela m’amène à la conclusion dérangeante mais inévitable que je tire :
L’existence et la persistance des « pécheurs » ne sont pas une source d’embarras pour Jésus — elles constituent une mise en accusation de ceux qui savent.
Tout comme une carcasse ne peut se plaindre des vautours, et qu’un porteur d’épée ne peut se plaindre de la violence, les pharisiens ne peuvent se plaindre des pécheurs. Leur plainte elle-même est illégitime. Elle prouve qu’ils se méprennent sur leur rôle.
S’ils voyaient vraiment, le monde qui les entoure leur apparaîtrait sous un autre jour.
Pourquoi Jésus mange avec les pécheurs
Cela explique également pourquoi la fréquentation des pécheurs par Jésus est si choquante pour les pharisiens — et pourquoi leur indignation n’a aucun fondement.
Ils se sentent méprisés par la présence des pécheurs, tout comme un cadavre pourrait se sentir méprisé par les vautours s’il s’imaginait encore digne d’honneur. Mais le respect ne se revendique pas ; il se préserve en restant en vie. En termes juridiques, le statut doit être maintenu en assumant ses responsabilités, et non en exigeant de se tenir à l’écart des conséquences.
Jésus vit comme les pharisiens auraient dû vivre.
Il voit, et c’est pourquoi il agit.
Il sait, et c’est pourquoi il assume la responsabilité.
Il ne se plaint pas de l’existence des pécheurs. Il les considère comme la preuve que la responsabilité a été abandonnée ailleurs.
Le parallèle final
L’analogie s’applique donc à tous les cas :
- Celui qui porte l’épée ne peut se plaindre de mourir par l’épée.
- La carcasse ne peut se plaindre des vautours.
- Les aveugles ne peuvent être jugés en tant que décideurs.
- Les pécheurs ne peuvent être les principaux accusés.
- Ceux qui savent ne peuvent se plaindre des conséquences de leur échec.
Dans tous les cas, la plainte est irrecevable là où la responsabilité a été perdue ou abandonnée.
C’est pourquoi les paroles les plus sévères de Jésus ne s’adressent pas aux pécheurs, mais à ceux qui prétendent voir. Et c’est pourquoi sa miséricorde se porte d’abord vers ceux qui « ne savent pas ce qu’ils font ». La miséricorde suit la loi ; elle ne l’abolit pas.