Une autre lecture du récit
Je ne défends pas l'authenticité historique du récit du Miʿrāj en lui-même. Personnellement, je considère ces récits comme de puissantes constructions littéraires porteuses de vérités symboliques et psychologiques, plutôt que comme des comptes rendus historiques littéraux. Et pourtant, c'est précisément pour cette raison que l'histoire de l'ascension céleste acquiert une valeur inestimable. Elle constitue peut-être l'une des illustrations les plus profondes jamais produites des limites de la connaissance humaine et de l'attachement de l'humanité à l'existence terrestre.
L'interprétation traditionnelle présente ce récit comme une manifestation de la miséricorde divine. Dieu prescrit initialement cinquante prières quotidiennes à l'humanité, mais suite aux demandes répétées de Mahomet, encouragé par Moïse, ce nombre est réduit à cinq, tout en préservant la récompense des cinquante. La théologie dominante célèbre cela comme une compassion envers la faiblesse humaine.
Mais il existe une autre façon d'interpréter ce récit dans son ensemble.
Et si la tragédie du récit résidait précisément dans cette réduction ?
Le Premier Représentant devant Dieu
Selon la logique du récit, l'humanité a déjà chuté de sa condition originelle et s'est retrouvée prisonnière d'un mode d'existence terrestre : une vie régie par la peur, les besoins vitaux, le labeur, le sommeil, la faim, l'épuisement et l'instinct de survie. Le Miʿrāj marque alors le premier moment où un représentant de l'humanité déchue remonte au royaume divin et se tient directement devant Dieu.
Dans ce contexte, la scène revêt une importance capitale. Il ne s'agit pas simplement d'une conversation sur des obligations rituelles. C'est la plus grande chance pour l'humanité de retourner à la Source.
Dans le récit, Dieu est dépeint comme infiniment généreux et direct. Il prescrit cinquante prières quotidiennes. Traditionnellement, on comprend cela comme une obligation difficile, allégée par la suite par la miséricorde divine. Mais si l'on prend ce nombre au sérieux, une autre réalité apparaît. Cinquante prières par jour occuperaient la quasi-totalité de la vie humaine.
Il ne resterait que peu de place pour l'existence terrestre ordinaire.
Aucune quête significative de richesse. Aucune immersion dans les ambitions terrestres. Presque aucun sommeil ininterrompu. Pratiquement aucune routine terrestre stable.
Et c'est précisément là le point crucial.
L'invitation cachée
L'interprétation courante part du principe que cinquante prières étaient irréalisables dès le départ. Mais si le commandement lui-même contenait une invitation codée ? Et si Dieu disait en substance : « Revenez pleinement à Moi, et Je m'occuperai du reste » ?
Après tout, si Dieu Lui-même propose un tel mode de vie, alors toutes les implications pratiques doivent déjà être prises en compte dans cette offre. Si cinquante prières ne laissent aucun temps pour dormir, peut-être le sommeil lui-même ne serait-il plus nécessaire. Les anges adorent sans cesse sans se fatiguer. Si cinquante prières ne laissent aucun temps pour le labeur incessant et la survie, peut-être l'humanité n'aurait-elle plus besoin de peiner pour sa propre préservation physique. Si l'entretien du corps devient impossible à un tel rythme, peut-être l'existence corporelle elle-même se transformerait-elle.
L'offre ne paraît absurde que si l'on suppose que les conditions terrestres doivent rester inchangées.
Mais le sens même de l'ascension est que l'humanité se tient devant Celui qui transcende les conditions terrestres.
La proposition apparaît donc moins comme un fardeau que comme une porte de sortie de cet état déchu.
La Descente vers la Terre
Tout change durant la descente.
Alors que Mahomet amorce son retour vers la Terre, la conscience terrestre reprend le dessus. La figure de Moïse acquiert une profonde symbolique dans ce processus. Dans la version traditionnelle, Moïse conseille avec compassion à Mahomet que l'humanité ne supportera pas cinquante prières. Mais symboliquement, Moïse peut aussi être compris comme incarnant la voix du réalisme humain déchu : une mentalité régie par la survie, la gestion, la peur, les limitations et l'adaptation à l'existence terrestre.
« Comment les gens supporteront-ils cela ?»
« Comment dormiront-ils ?»
« Comment travailleront-ils ?»
« Comment la société fonctionnera-t-elle ?»
Ce ne sont pas des questions maléfiques. Ce sont des questions profondément humaines.
Et c'est précisément là que réside la tragédie.
Plus le récit se rapproche de la Terre, plus l'humanité se replie sur ses conceptions terrestres. La possibilité céleste commence à s'effondrer sous le poids des préoccupations pratiques. Chaque réduction du nombre de prières représente un pas de plus vers l'éloignement de la confiance totale en Dieu et un retour à la seule survie.
Le récit acquiert alors une profondeur psychologique insoupçonnée. L'humanité n'est pas rejetée par le Ciel ; c'est elle-même qui s'en éloigne, incapable d'imaginer une existence en dehors des contraintes de la survie terrestre.
Cinq prières valent cinquante
La dernière phrase du récit est généralement accueillie avec joie : cinq prières compteront toujours pour cinquante.
Traditionnellement, on l'interprète comme une récompense multipliée par la miséricorde divine.
Mais cette affirmation peut aussi être lue d'une manière tragiquement inversée.
Cette déclaration pourrait en réalité signifier que Dieu reconnaît que l'humanité n'est plus capable de maintenir une existence céleste de façon continue. Le mode de vie céleste dans sa plénitude n'est plus accessible dans les conditions terrestres.
Dans cette perspective, l'affirmation n'élève pas tant les cinq prières qu'elle n'abaisse le nombre de cinquante à une équivalence symbolique.
En substance, Dieu dit : « Ne vous inquiétez pas. Je compterai vos cinq prières comme cinquante. Votre place au Ciel demeure potentiellement assurée. Mais votre condition terrestre reste le fruit de vos propres choix. En vous limitant à cinq prières, vous disposez désormais de beaucoup de temps libre pour vos travaux terrestres et vos besoins matériels. »
Cette interprétation explique aussi pourquoi il est impossible d'atteindre un état de conscience céleste permanent sur Terre par la prière incessante. La biologie humaine elle-même l'en empêche. L'épuisement, la faim, le sommeil, la faiblesse et les besoins corporels nous rappellent constamment que l'humanité reste soumise à la condition déchue.
La règle selon laquelle « cinq prières comptent pour cinquante » exclut la possibilité d'atteindre le Ciel par la seule force de la dévotion dans les conditions terrestres. Dieu accorde symboliquement cette valeur céleste tout en confirmant que l'humanité appartient toujours au monde du labeur, de la fatigue et de la survie jusqu'à son heure.
L'humanité n'a pas changé
Au plus profond de son être, cette histoire reflète l'archétype d'Adam et Ève. L'humanité s'accroche encore à une existence qu'elle gère elle-même. Même face à Dieu, l'humanité se réfugie instinctivement dans les structures familières de la sécurité terrestre et du calcul pratique.
Rien ne change fondamentalement.
La même conscience qui, jadis, privilégiait le savoir terrestre, la gestion matérielle et la survie indépendante à la dépendance directe envers Dieu, réapparaît lors du Miʿrāj. Confrontée à la possibilité d'une existence radicalement transformée, entièrement centrée sur Dieu, l'humanité se replie sur la modération, le pragmatisme, la durabilité et la préservation de la vie terrestre ordinaire.
Ainsi, dans cette interprétation, le Miʿrāj n'est pas tant un récit de miséricorde allégeant le fardeau religieux, mais une révélation déchirante de l'incapacité de l'humanité à désirer le Ciel suffisamment intensément pour se détacher de la Terre.
C'est pourquoi on peut le qualifier de plus grande occasion jamais gâchée.