Dans un royaume d’abondance vivait un peuple comblé de tous biens.
Les tables y étaient toujours garnies, les nuits sereines,
et chacun reposait dans la tendresse du Roi,
comme un enfant blotti contre son Père.
Or, dans ce royaume, se trouvait une demeure singulière,
un lieu préparé pour l’émerveillement
et pour l’épreuve du cœur.
Le Roi dit alors à Ses enfants :
“Allez-y pour un temps,
et découvrez ce qu’est la peine et la sueur,
la faim et l’espérance,
afin que vos cœurs goûtent une joie
que mon palais ne peut vous offrir.”
Et les enfants y entrèrent avec bonheur,
car ils savaient que ce séjour serait bref
et qu’ils retrouveraient bientôt les salles lumineuses de leur Père.
Au début, ils se réjouissaient de ce monde étranger.
Ils riaient en sentant le vent leur fouetter le visage
et la pluie tremper leurs vêtements.
Ils partageaient leur pain avec gratitude,
et travaillaient côte à côte
comme si tout cela n’était qu’un grand jeu.
Ils disaient :
“Quelle merveille de pouvoir vivre cela pour un temps !”
Mais les jours passèrent,
et beaucoup oublièrent d’où ils venaient.
Le chant du Roi s’effaça dans leur mémoire,
et la chaleur de Sa maison s’évanouit de leur cœur.
Ils commencèrent à dire :
“Ce lieu est tout ce que nous avons.
Il nous faut accumuler, ou nous périrons.”
Et ils se disputaient,
se chargeant les uns les autres de fardeaux écrasants.
Certains maudissaient leur peine :
“Pourquoi tant souffrir ?”
D’autres se glorifiaient dans leur force,
contraignant les plus faibles à porter double charge.
D’autres encore s’élevaient sur des sièges de vanité, criant :
“Regardez comme nous sommes grands !”
Pourtant ils n’avaient bâti que du vent
et rien de ce qu’ils possédaient ne pouvait durer.
Ainsi leur joie devint lourdeur,
et leur jeu, supplice.
Car ils avaient oublié leur véritable maison
et prenaient les ombres pour le monde réel.
Les hôtes qui espéraient emporter leurs trophées
Parmi eux, certains conservaient un vague souvenir du Royaume.
Ils savaient que cette demeure n’était pas leur vraie patrie
et attendaient avec impatience le retour du Roi.
Mais ils désiraient aussi emporter leurs titres,
leurs exploits,
et la supériorité qu’ils avaient conquise dans ce lieu de passage.
Ils disaient :
“Quand le messager viendra,
il reconnaîtra notre mérite
et nous donnera les premières places dans le Royaume.”
Car ils imaginaient le monde à venir
comme un autre festin de rareté,
où quelques-uns seulement s’assoient près du Roi
et où l’honneur se mesure comme sur la terre.
Mais le Royaume du Père est un Royaume d’abondance.
Là, tous s’assoient auprès du Roi,
et nul n’est au-dessus ou au-dessous de son frère,
car nul ne peut rien perdre à la joie de l’autre.
Lorsque le messager arriva,
il parla sans détour :
“Amis, le Royaume n’est pas comme cette maison.
Il n’y a ni premier ni dernier là-bas,
ni riche ni pauvre,
ni siège d’honneur ni banc de honte.
Tous y sont accueillis comme des enfants chéris
et partagent la même gloire auprès du Roi.”
À ces paroles, ceux qui attendaient des privilèges furent scandalisés.
Leur cœur se resserra,
car le message du messager
anéantissait la valeur de leurs trophées
et la hauteur de leurs titres.
Ils murmurèrent :
“Si tous sont égaux là-bas,
nous n’irons pas.”
Et, le cœur durci,
ils chassèrent le messager
et complotèrent contre lui.
Car ils préféraient un Royaume de rareté,
où leur petite grandeur pouvait briller,
à un Royaume de surabondance
où chacun reçoit sans mesure
et où personne ne domine.
L’appel au réveil
Le Roi eut pitié de la maison
et le messager éleva de nouveau la voix :
“Enfants du Roi !
Pourquoi peinez-vous comme si vous étiez des captifs ?
Pourquoi vous accablez-vous
de fardeaux que personne ne vous a imposés ?
Réveillez-vous !
Ce lieu n’est qu’un instant,
un souffle,
une étincelle avant l’aurore !
Vous appartenez à un autre Royaume,
un Royaume qui ne passe pas.
Revenez à la joie de votre premier amour.
Laissez là vos querelles
et savourez cette heure pour ce qu’elle est :
une aventure brève avant le retour à la maison.”
Certains se moquèrent :
“Cet homme est fou.
Si nous relâchons nos mains, nous perdrons tout.”
D’autres furent irrités,
car ses paroles blessaient leur orgueil,
et la maison se remplit d’un tumulte étouffant.
Mais quelques-uns
reconnurent la voix de leur Père dans cet appel.
Ils déposèrent leurs outils,
essuyèrent la sueur de leur front,
et s’embrassèrent en pleurant.
Ils dirent :
“Nous avions oublié qui nous étions.
Retrouvons la joie,
car notre Père nous attend.”
Et ils suivirent le messager
hors de la maison d’épreuve
et dans la lumière du matin.
“Que celui qui a des oreilles entende.
Car la joie appartient à ceux
qui se souviennent de leur Royaume
et ne prennent pas l’ombre pour la lumière.”