L'amour sans intérêt personnel
Le point sensible de Jésus-Christ (le Logos) est son amour absolu pour Dieu le Père – un amour si dévorant qu'il ne laisse aucune place à l'intérêt personnel, à l'instinct de conservation ou au souci de la proportionnalité.
Cet amour ne se contente pas de motiver Jésus à accomplir la volonté du Père ; il l'épuise. Il absorbe sa vie, ses prétentions, ses droits, son trône. Toute son existence est orientée vers un seul but : que le Père soit aimé, connu et adoré librement. Sans contrainte. Sans exigence. Aimé.
D'un point de vue terrestre, cela place Jésus dans une position de faiblesse permanente. Paradoxalement, il est à la merci de la réaction humaine. Il ne peut forcer l'amour du Père. De ce fait, toute participation sincère à sa mission – même la plus infime – devient à ses yeux d'une valeur inestimable.
Ceci explique la disproportion radicale qui imprègne les récits des Évangiles.
Récompense disproportionnée
Ceux qui quittent famille, moyens de subsistance ou statut pour suivre Jésus se voient promettre l'autorité sur des tribus, des trônes, des royaumes. D'un point de vue humain, le déséquilibre est absurde : un effort humain minime pour une récompense cosmique.
Mais il ne s'agit pas d'injustice, c'est un désespoir né de l'amour.
Jésus ne marchande pas par manque ; il donne par abondance. Il ne garde pas son trône ; il cherche à le partager. Si d'autres gouvernent les tribus d'Israël, qui Jésus gouvernera-t-il ? Personne, et cela lui importe peu.
Ce qui l'intéresse, ce n'est pas qui règne, mais si le Père est servi. Pouvoir, autorité, titres : ce ne sont que des moyens qu'il est prêt à abandonner instantanément si quelqu'un accepte de s'engager à ses côtés.
Pierre le Roc : L'encouragement avant l'ontologie
L'affirmation selon laquelle Pierre est « le roc sur lequel l'Église sera bâtie » a fait l'objet de débats pendant des siècles. Mais une dimension est souvent négligée : son extraordinaire générosité.
L'Église n'est pas ontologiquement fondée sur Pierre. Elle est fondée sur le Christ – son corps, son enseignement, son don de soi. L'affirmation concernant Pierre relève moins d'une affirmation métaphysique que d'un encouragement généreux.
Jésus est prêt à dire presque n'importe quoi – à sur-approuver, à valoriser, à encourager – si cela peut fortifier quelqu'un et le maintenir dans sa mission pour l'amour du Père. Il cherche simplement à recruter des collaborateurs.
Un parallèle frappant : Jésus et Mahomet
Nombre de chrétiens se sentent insultés lorsque les musulmans affirment que Mahomet est le sceau des prophètes, ou lorsque la tradition islamique décrit le retour de Jésus, mais celui-ci s'efface pour laisser un autre diriger la prière. Pourtant, à la lumière de la logique du Logos, cette scène n'est pas offensante, mais parfaitement conforme à sa nature.
Le fait que Jésus s'efface pour laisser un autre diriger le culte du Dieu unique n'est pas une humiliation ; c'est l'accomplissement de son être.
Si Mahomet fut le seul à s'être attelé à la tâche immense de restaurer un monothéisme sans compromis, d'appeler des millions de personnes à se soumettre à l'unicité de Dieu, et d'endurer le rejet et la confrontation pour y parvenir, pourquoi Jésus ne l'honorerait-il pas ?
Si Jésus reconnaît comme sien de quiconque collabore à la réalisation de son but, alors les titres deviennent secondaires. Jésus renoncerait volontiers à tous ses titres si cela contribuait, même légèrement, à la gloire du Père.
Ce n'est pas du relativisme. C'est une confiance christologique radicale.
Des liens de parenté acquis sans le sang, un Royaume à conquérir
Jésus lui-même a déclaré que quiconque fait la volonté de Dieu est son frère, sa sœur et sa mère. La famille, comme l'autorité, n'est pas jalousement gardée ; elle est accessible à tous.
Le Royaume des Cieux n'est pas distribué avec prudence ; il est offert au regard de tous. Ceux qui le comprennent s'en emparent, non par la conquête terrestre, mais en s'alignant sur l'amour absolu de Jésus pour le Père.
Et ce modèle n'est pas une invention de Jésus seul. Cela reflète l’acte même du Père : tout donner au Fils de Dieu. Ce que fait le Père, le Logos le répète. Ce que fait le Logos, ses disciples sont invités à l’imiter.
Le Mouvement Final : Tout retourne au Père
En fin de compte, toutes choses retournent au Père, non parce que le Père l’exige, mais parce que le Fils de Dieu l’aime d’un amour infini. Et ceux qui suivent le Logos le font non par obligation, mais parce qu’ils sont saisis par cette même force d’attraction de la dévotion.
Ce n’est pas une théologie du pouvoir.
Ni du mérite.
C’est une théologie de l’abnégation par un amour si extrême qu’elle engendre une générosité qui paraît irrationnelle vue de l’extérieur.
Et une fois qu’on la comprend, l’Évangile cesse d’être énigmatique et devient parfaitement cohérent.