La parabole du riche insensé est souvent présentée comme une simple histoire de jugement divin. Un homme riche accumule de grandes richesses, Dieu s'en offusque et le condamne. Pour beaucoup, l'affaire semble réglée par un seul mot :
« Insensé !»
On suppose que Dieu prononce une sentence.
Pourtant, cette supposition mérite un examen plus approfondi.
La parabole elle-même ne se concentre pas explicitement sur la punition. Le riche n'est pas dépeint comme un homme violent, voleur, oppresseur ou fraudeur. L'abondance provient d'une récolte abondante. Son erreur réside ailleurs. Il place sa confiance dans ses possessions et ses projets à long terme sans reconnaître qu'il n'a aucune garantie pour l'avenir.
Avant de se demander si Dieu condamne cet homme, il convient de se poser une question plus simple :
Que signifie le fait que Dieu traite quelqu'un d'insensé ?
Nombreux sont les lecteurs qui, inconsciemment, interprètent le mot lui-même comme une preuve de condamnation. Pourtant, le mot « insensé » ne révèle pas automatiquement l'attitude de celui qui le prononce.
Imaginez une mère qui surprend son enfant en train de mettre un doigt dans le feu.
Elle se précipite vers lui et s'écrie :
« Insensé ! Pourquoi as-tu fait ça ?»
Les paroles de la mère ne sont pas une condamnation. Elles sont empreintes d'inquiétude. L'enfant a agi imprudemment, et la mère perçoit le danger.
Imaginez maintenant un ennemi témoin de la même scène.
Il pourrait dire :
« Insensé !»
Pourtant, le sens est tout autre. L'ennemi parle avec satisfaction plutôt qu'avec inquiétude.
Un juge pourrait également employer ce mot, mais dans un sens judiciaire.
Ce même mot peut exprimer la sollicitude, le chagrin, la déception, l'avertissement, la moquerie ou la condamnation, selon celui qui le prononce.
Par conséquent, la question essentielle n'est pas de savoir si Dieu traite cet homme d'Insensé.
La question essentielle est :
Qui croyons-nous être Dieu ?
La réponse que nous apportons à cette question influencera fortement notre interprétation de ce passage.
Si l'on imagine Dieu avant tout comme un souverain sévère cherchant la moindre occasion de punir, alors le mot « fou » sonne naturellement comme une sentence déjà prononcée.
Mais si l'on comprend Dieu comme aimant, patient, miséricordieux et soucieux du bien-être humain – comme les Évangiles le présentent à maintes reprises –, alors le mot peut avoir une tout autre résonance.
Il peut ressembler davantage à l'avertissement douloureux d'un parent voyant son enfant bien-aimé commettre une erreur fatale.
La folie du riche est flagrante.
Il a soigneusement disposé son grain.
Il a soigneusement rangé ses greniers.
Il a soigneusement préparé son avenir.
Pourtant, cet avenir qu'il a préparé ne lui appartient pas.
Il s'arroge le droit de vivre des années qui ne lui ont jamais été promises.
En ce sens, les paroles de Dieu peuvent être comprises non comme l'annonce d'un châtiment, mais comme la révélation d'une illusion.
Le riche croit être à l'abri.
Dieu lui révèle qu'il n'en est rien.
Le riche croit maîtriser son avenir.
Dieu révèle que cela n'a jamais été le cas.
L'homme riche croit que ses possessions lui assurent la sécurité.
Dieu révèle que la sécurité ne s'achète pas.
Le mot « fou » fonctionne donc d'abord comme un diagnostic plutôt que comme une sentence.
Un médecin qui dit à un patient qu'il a vécu dangereusement ne crée pas le danger ; il le constate.
De même, un parent qui avertit son enfant du danger du feu n'est pas la cause de la brûlure.
L'avertissement ne fait que révéler une réalité préexistante.
Cette distinction devient encore plus significative à la lumière de l'affirmation suivante :
« Cette nuit, ton âme te sera réclamée.»
Nombreux sont les lecteurs qui entendent instinctivement :
« Cette nuit, je prends ton âme.»
Pourtant, le texte ne dit pas exactement cela.
La formulation est particulièrement indirecte.
L'expression désigne un pluriel non nommé. Au sens littéral, l'affirmation ressemble à :
« Cette nuit, ils réclament ton âme.»
L'identité de ceux qui réclament ton âme n'est pas précisée.
Ce qui importe pour notre propos, c'est que le texte lui-même ne présente pas explicitement Dieu disant :
« Je vais te prendre la vie ce soir.»
L'accent est plutôt mis sur le fait que l'homme riche n'est plus maître de sa vie.
Cette subtile distinction modifie considérablement le ton du passage.
L'accent se déplace de la violence divine vers la vulnérabilité humaine.
Le problème du riche n'est pas que Dieu soit soudainement devenu hostile.
Le problème du riche est qu'il n'a jamais compris sa condition.
Il parlait comme si demain lui appartenait.
Ce n'était pas le cas.
Il parlait comme si sa vie reposait entièrement entre ses mains.
Ce n'était pas le cas.
Il parlait comme si ses possessions garantissaient son avenir.
Elles ne le pouvaient pas.
Selon cette interprétation, la tragédie centrale de la parabole n'est pas que Dieu détruise les projets du riche.
La tragédie est que ces projets étaient bâtis sur de fausses bases dès le départ.
L'homme se croyait autosuffisant.
Pourtant, les êtres humains ne sont jamais autosuffisants.
Chaque souffle est incertain.
Chaque lendemain est incertain.
Toute possession est temporaire.
Tout héritage finit par appartenir à quelqu'un d'autre.
La plus grande erreur du riche insensé n'est donc pas la richesse elle-même.
Sa plus grande erreur est une autosuffisance pratique poussée à l'extrême, au point de faire disparaître Dieu de sa vie.
Le monologue intérieur de cet homme est frappant.
Il parle sans cesse de « je » et de « mon ».
Mes récoltes.
Mes granges.
Mon grain.
Mes biens.
Mon avenir.
Pourtant, il ne reconnaît nulle part sa dépendance envers quoi que ce soit d'autre que lui-même.
L'enjeu n'est pas la possession du grain.
L'enjeu est la possession de l'avenir.
Ceci explique aussi pourquoi l'accusation portée contre le riche va bien au-delà de la simple avidité.
Le problème n'est pas simplement qu'il aime la richesse.
Le problème est que la richesse l'a persuadé qu'il n'a plus besoin de reconnaître sa dépendance.
En termes théologiques, la plus grande illusion n'est pas de posséder des richesses.
La plus grande illusion est de se posséder soi-même.
L'insensé riche s'imagine que son avenir lui appartient parce que ses greniers lui appartiennent.
La réponse de Dieu dissipe cette illusion en une seule phrase.
Cet homme possède des greniers.
Il ne possède pas demain.
Cet homme possède du grain.
Il ne possède pas sa vie.
Cet homme possède des biens.
Il ne possède pas son âme.
Vu sous cet angle, la parabole devient moins une histoire de châtiment divin qu'une histoire sur la réalité elle-même.
L'insensé riche n'est pas d'abord confronté à un Dieu courroucé.
Il est confronté à la vérité.
Et la vérité est que tout projet humain, aussi intelligent, riche ou soigneusement élaboré soit-il, repose en fin de compte sur une vie qui demeure dépendante de Dieu.
Le drame n'est pas que l'homme riche ait découvert cette réalité.
Le drame est qu'il l'ait découverte trop tard.