La distinction peut être très clairement établie si nous ne la réduisons pas simplement à une opposition entre « agir » et « faire confiance à Dieu ». Ce serait trop réducteur. La véritable distinction se situe entre les moyens créés et les moyens spirituels rivaux.
Un bon principe directeur pourrait être :
Nous pouvons coopérer avec Dieu à travers l’ordre créé, public et corporel ; mais nous ne devons pas imiter, invoquer ou participer à un ordre spirituel caché comme s’il s’agissait d’un autre canal de protection ou de pouvoir.
La question n’est donc pas simplement : « Est-ce que j’agis ? »
La question est : Quel type d’action est-ce que j’entreprends, et quel type de causalité suppose-t-elle ?
1. L’ordre instrumental créé
La nourriture, le travail, les armes, les boucliers, les serrures, les médicaments, le logement, les vêtements, les lois, les outils et une planification prudente appartiennent tous à l’ordre instrumental créé.
Ils sont physiques, intelligibles, publics et non magiques. Leur fonctionnement ne nécessite pas de croire en une force spirituelle cachée.
Une serrure protège une maison car elle bloque physiquement l’entrée.
Un bouclier protège d’une épée car il absorbe ou dévie physiquement le coup.
Le travail fournit de la nourriture car l’effort humain transforme le monde créé.
La médecine guérit parce qu’elle agit par le biais des processus corporels.
Dans tous ces cas, l’utilisation de l’outil n’entre pas en concurrence avec la prière. Elle fait déjà partie de la manière dont Dieu gouverne la création par la participation humaine.
On peut donc dire :
La prière demande à Dieu la bonne fin ; le travail et les outils sont les moyens ordinaires créés par lesquels Dieu peut réaliser cette fin à travers nous.
Ce n’est pas un manque de foi. C’est une coopération fidèle avec l’ordre établi par Dieu.
2. L’ordre occulte ou symbolique rival
L’amulette est différente car, dans le cas du « mauvais œil », elle ne fonctionne pas comme un bouclier, une serrure ou un remède.
Elle ne possède pas de mécanisme physique manifeste. Le pouvoir qu’on lui attribue n’est ni mécanique, ni corporel, ni ordinaire. Elle appartient au même champ symbolique caché que le danger dont on demande à Dieu de nous sauver.
Le problème n’est donc pas que la personne « fasse quelque chose ». Le problème est que l’acte accompli adhère à la grammaire de la sorcellerie.
La personne dit en effet :
« Il existe une force obscure et cachée, et je vais me protéger en utilisant une autre force opposée, elle aussi cachée. »
Ce n’est pas là une coopération avec Dieu à travers la création. C’est une participation au système métaphysique même dont on demande à Dieu de nous délivrer.
La distinction est donc la suivante :
Un bouclier résiste à l’épée au sein de l’ordre physique.
Une amulette résiste au mauvais œil au sein de l’ordre occulte.
Par conséquent, le bouclier constitue une coopération licite avec la création, tandis que l’amulette constitue une coopération illicite avec la sorcellerie.
3. Le système de division proposé
Je pourrais formuler l’ensemble du système ainsi :
A. Les moyens créés objectifs sont autorisés
Une chose peut être utilisée lorsque son fonctionnement relève de l’ordre visible et créé.
Exemples :
La nourriture obtenue par le travail.
La sécurité grâce aux serrures.
La protection grâce aux boucliers.
La santé grâce à la médecine.
La justice grâce à l’autorité légitime.
L’apprentissage par l’étude.
La chaleur grâce aux vêtements et au logement.
Ces moyens ne revendiquent pas de pouvoir spirituel. Ils font partie du monde que Dieu a confié à la gestion humaine.
B. Le contre-pouvoir métaphysique est interdit
Une chose doit être rejetée lorsque son fonctionnement dépend d’une force spirituelle cachée, d’une manipulation symbolique, du destin, d’une protection magique ou d’une correspondance occulte.
Exemples :
Amulettes contre le mauvais œil.
Talismans porte-bonheur.
Charms de protection.
Objets rituels censés repousser les démons par leur propre pouvoir.
Protections astrologiques.
Contre-malédictions.
Décisions fondées sur la divination.
Ce ne sont pas des « outils » au même titre que des serrures ou des boucliers. Ce sont des instruments spirituels rivaux.
C. La question décisive porte sur le type de causalité supposé
La ligne de démarcation ne se situe pas entre l’objet et la prière. C’est la causalité créée contre la causalité occulte.
Demandez-vous :
Cette action agit-elle à travers l’ordre créé ordinaire, ou prétend-elle accéder à un pouvoir spirituel caché ?
Si elle agit à travers la réalité créée ordinaire, elle peut constituer un moyen légitime.
Si elle agit par le biais d’une force métaphysique cachée, elle devient une forme de participation au domaine même dont on cherche à se libérer.
4. La règle énoncée avec fermeté
Une formulation plus forte pourrait être :
Lorsque le danger relève de l’ordre physique, nous pouvons y répondre par des moyens physiques tout en priant Dieu. Lorsque le danger relève de l’ordre spirituel caché, nous devons y répondre par un appel direct à Dieu, la repentance, la pureté, la foi et le refus de recourir à des techniques spirituelles rivales.
Cela établit la limite claire que nous recherchons.
Le danger physique peut être affronté par des moyens physiques.
Le danger spirituel ne doit pas être affronté par des moyens occultes.
Ainsi :
Un voleur à la porte → prier, et fermer la porte à clé.
Une épée à la main → prier, et prendre le bouclier.
La faim → priez et travaillez.
La maladie → priez et cherchez un remède.
Le mauvais œil → priez, mais ne portez pas d’amulette.
La malédiction → priez, mais ne pratiquez pas de contre-magie.
La peur démoniaque → priez, mais n’utilisez pas de charmes.
5. Précision importante : un danger spirituel peut tout de même entraîner des réactions physiques
Cela ne signifie pas que, lorsque le danger est spirituel, il faille ne rien faire du tout sur le plan extérieur.
On peut toujours s’éloigner des mauvaises fréquentations, détruire les objets occultes, éviter les lieux de tentation, demander à des personnes vertueuses de prier pour soi, confesser ses fautes, se réconcilier avec ses ennemis ou changer ses habitudes.
Mais ce ne sont pas là des contre-techniques occultes. Ce sont des actes moraux, physiques et spirituels de purification et d’obéissance.
La règle n’est donc pas :
« En matière spirituelle, ne faites rien. »
Mais plutôt :
En matière spirituelle, n’utilisez pas de techniques spirituelles concurrentes. Réagissez par le biais de Dieu, du repentir, de l’obéissance, de la prière et de la prudence ordinaire propre à la création.
6. Une formule concise
Toute cette distinction pourrait se résumer ainsi :
Dieu nous permet d’utiliser la création ; Il ne nous permet pas d’utiliser la sorcellerie.
Un outil appartient à la création.
Une amulette appartient à la sorcellerie.
Un bouclier tire son pouvoir de la matière.
Une amulette tire son pouvoir supposé d’une signification spirituelle cachée.
Par conséquent, le bouclier peut être utilisé avec la prière, mais l’amulette est en contradiction avec la prière.
Ou, pour le dire encore plus clairement :
Le bouclier, c’est le monde de Dieu entre nos mains.
L’amulette, c’est le monde occulte entre nos mains.
C’est là, je pense, la frontière la plus solide.