La rencontre entre Jésus et Marie-Madeleine dans Jean 20 est empreinte d'une urgence qu'il est facile de négliger. Marie vient de reconnaître Jésus. Son désespoir se mue instantanément en un immense soulagement, et naturellement, elle s'accroche à lui. Pourtant, Jésus ne permet pas que ces retrouvailles se prolongent. Il les interrompt presque aussitôt :
« Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. »
Puis il l'envoie vers les disciples avec un message concernant précisément cette ascension.
Tout dans cette scène suggère le mouvement. Jésus a un endroit où aller. Marie a une mission à accomplir. Aucun des deux n'est invité à rester où il est.
Cela devient difficile à expliquer si Jésus ne monte réellement au ciel que bien plus tard.
Pourquoi cette urgence ?
Si Jésus avait l'intention de rester sur Terre quarante jours de plus avant de monter au ciel, quelle était donc l'urgence pour Marie ?
Pourquoi ne pouvait-elle pas le retenir une minute de plus ?
Pourquoi interrompre ce qui devait être l'un des moments les plus bouleversants de sa vie ?
Pourquoi l'envoyer en urgence annoncer aux disciples son ascension vers le Père alors que Jésus lui-même leur apparaîtra plus tard dans la journée ?
Ces paroles semblent étrangement disproportionnées si l'ascension a lieu plusieurs semaines plus tard.
Il n'y a rien d'urgent à dire :
« Lâchez-moi, car je partirai dans plus d'un mois. »
Mais il y a quelque chose de très urgent à dire :
« Laissez-moi partir. Je ne suis pas encore monté au ciel. »
L'interprétation la plus simple est que Jésus veut dire ce que ses paroles suggèrent naturellement. L'ascension est imminente.
Marie l'a rencontré juste avant.
Il n'était pas facile de demander à Marie de le laisser partir
Cela rend la scène d'autant plus poignante que Marie-Madeleine était peut-être celle pour qui laisser partir Jésus était le plus difficile.
Sa relation avec Jésus n'était pas qu'une simple relation de disciple intellectuel. Selon la tradition évangélique, Jésus l'avait délivrée de sept démons. Dans la perspective logosienne, cela rend sa dépendance à sa présence particulièrement profonde. Jésus n'était pas simplement un maître bien-aimé en compagnie duquel elle appréciait la compagnie. Sa proximité représentait la sécurité face aux forces qui l'avaient délivrée.
Le danger d'un retour démoniaque conférait donc à son attachement une dimension existentielle.
Ceci explique en partie son comportement au tombeau.
D'autres s'en vont.
Marie reste.
Même lorsqu'elle croit Jésus mort, elle ne peut se détacher de lui. Elle cherche son corps. Elle demande où il a été emmené. Elle est prête à le récupérer.
Même un Jésus mort est préférable à l'absence totale de Jésus.
Soudain, Jésus l'appelle par son nom.
Celui dont elle cherchait désespérément à récupérer le corps se tient vivant devant elle.
Bien sûr, elle s'accroche à lui.
Pour Marie, elle vient de retrouver tout ce qu'elle craignait d'avoir perdu à jamais. La dernière chose qu'elle souhaite, c'est un nouveau départ.
Et pourtant, Jésus lui dit précisément :
« Laisse-moi partir. »
Ce n'est pas un ordre anodin.
Pour Marie, laisser partir Jésus signifie renoncer à cette proximité physique sur laquelle elle a appris à compter.
Mais Jésus ne peut rester simplement parce que Marie le désire ardemment.
Son départ promis doit maintenant avoir lieu.
Marie doit se dépêcher
Jésus ne se contente pas de se dégager de l'étreinte de Marie et de s'éloigner. Il lui confie aussitôt une mission.
Elle doit aller trouver les disciples et leur annoncer la nouvelle.
Toute la scène est saisissante.
Marie pleurait au tombeau. Soudain, elle voit Jésus vivant. Quelques instants plus tard, elle est envoyée porter une annonce extraordinaire. On l'imagine aisément courant vers les disciples, encore bouleversée, reprenant son souffle en essayant de leur dire qu'elle a vu le Seigneur et qu'il monte vers le Père.
Et que reçoit-elle en retour ?
L'incrédulité.
Les traditions de la résurrection soulignent à maintes reprises l'incapacité des disciples à accepter le témoignage de la femme. Même si le récit de Jean ne relate pas en détail leur rejet de Marie, le contexte plus large des Évangiles rend la situation douloureusement familière.
Marie laisse partir celui qu'elle désire le plus ardemment, s'empresse de suivre son ordre et porte une nouvelle que beaucoup ont du mal à croire.
Pourtant, cette urgence se justifie si leur départ doit être quasi simultané.
Elle doit rejoindre les disciples.
Jésus doit rejoindre le Père.
Pourquoi Jésus a-t-il rencontré Marie ?
Le lecteur pourrait alors se poser une question évidente :
Si Jésus devait monter au ciel si rapidement, pourquoi errait-il autour du tombeau au lieu d'aller directement auprès du Père ?
Le déplacement apporte une réponse.
Après le déplacement, Jésus se réveille dans le jardin de Gethsémani, à l'est de Jérusalem. Son lieu de crucifixion et sa sépulture se situent à l'ouest de Jérusalem. Avant de quitter définitivement la scène terrestre, il était tout à fait naturel pour lui de se rendre en ces lieux.
Ceci correspond à ce que j'ai appelé ailleurs le paradoxe du déplacement.
Une personne déplacée peut objectivement vivre dans la réalité où l'événement fatal ne la concerne plus, tout en conservant un lien avec la réalité d'où elle a été transférée. Le lieu de l'événement l'attire donc irrésistiblement. Tant qu'il ne l'a pas revu, quelque chose reste psychologiquement inachevé.
Jésus avait une raison particulièrement convaincante de se rendre à son tombeau.
Il avait été crucifié.
Il avait été enterré.
Et pourtant, il est désormais vivant dans une réalité où la mort ne l'a pas retenu.
Il serait naturel pour lui d'aller examiner de ses propres yeux le lieu où quelque chose lui est arrivé et qui, par le biais du Déplacement, a cessé de lui appartenir.
Le tombeau vide n'est donc pas seulement une preuve pour les autres.
Il peut aussi représenter un point d'orientation pour Jésus lui-même, désormais déplacé.
Il s'y rend.
Il trouve le tombeau vide.
Et non loin de là, il trouve Marie.
Cela explique la raison même de cette rencontre.
Jésus n'a pas retardé son ascension parce qu'il comptait s'attarder indéfiniment sur Terre. Il est retourné au lieu du dysfonctionnement du Déplacement, a accompli cette rencontre nécessaire avec le lieu de sa sépulture, a rencontré Marie de façon inattendue et n'a désormais plus aucune raison de rester.
Le prochain mouvement est vers le haut.
La mort n'était pas le départ
Cette distinction est cruciale.
Il ne faut pas interpréter la mort de Jésus comme si elle était initialement destinée à accomplir son départ du monde et que l'Ascension n'était devenue nécessaire que parce que la résurrection avait contrecarré ce plan.
Rien n'exige une telle interprétation.
Jésus parle déjà de sa venue d'en haut et de son retour auprès du Père. L'Ascension est donc la forme la plus naturelle de son départ.
Il est descendu.
Il montera.
La mort et la résurrection se situent entre les deux.
Jésus parle également avec assurance de la résurrection et possède une expérience directe du pouvoir appelé plus tard « Transformation ». Il a déjà ressuscité Lazare. Il connaît les Écritures sur lesquelles il s'appuie. Il n'y a aucune raison de le présenter comme quelqu'un qui s'attend à disparaître définitivement par la mort et qui serait ensuite surpris de se retrouver vivant.
La Croix et le départ résolvent des problèmes différents.
La Croix est l'épreuve.
La Transformation en surmonte la conséquence finale.
L'Ascension est le départ.
Ainsi, une fois que Jésus est retourné au lieu du tombeau et a rencontré Marie, il se dirige vers ce qui était prévu depuis le début.
Il va vers le Père.
Le Jésus détendu qui apparaît plus tard
C'est là que le contraste avec les apparitions ultérieures devient particulièrement frappant.
Le Jésus avec Marie est empreint d'urgence.
« Ne me retenez pas. »
« Je ne suis pas encore monté au ciel. »
« Allez vite leur annoncer la nouvelle. »
Tout semble indiquer que l'avenir est prometteur.
Pourtant, le Jésus qui apparaît ensuite dégage une atmosphère presque opposée.
Plus tard dans la journée, il vient parmi les disciples et leur apporte la paix.
Huit jours plus tard, il apparaît de nouveau à Thomas.
Encore plus tard, il retrouve les disciples au bord du lac.
Il n'y a pas d'agitation.
Aucune urgence.
Il n'annonce pas à plusieurs reprises qu'il doit se hâter de retourner auprès du Père.
Il ne s'inquiète pas que chaque minute supplémentaire sur Terre retarde quelque chose d'essentiel.
Au bord du lac, il prépare même à manger.
L'atmosphère est presque paisible.
Cette différence mérite une explication.
Si le Jésus qui parle à Marie doit encore patienter quarante jours avant son ascension, son empressement à la rencontrer devient pour le moins étrange. Pourquoi interrompre l'étreinte de Marie tout en passant ensuite un long moment avec les autres ?
Mais si Jésus monte au ciel immédiatement après Marie et que les apparitions suivantes ont lieu après cette ascension, le contraste devient naturel.
La tâche urgente est déjà accomplie.
Jésus est monté au Père.
Le départ nécessaire a eu lieu.
La présence du Paraclet peut alors commencer.
Le Jésus qui apparaît ensuite est donc libre d'aller et venir sans la pression perceptible lors de sa rencontre avec Marie.
L'urgence appartient à l'avant-Ascension.
La paix, à l'après-Ascension.
L'Ascension au Ciel dans l'Évangile de Jean
C'est l'une des raisons pour lesquelles je trouve le récit de Jean particulièrement captivant en tant que biographie.
Souvent, l'Évangile de Jean ressemble moins à une succession de tableaux religieux publics qu'à des souvenirs d'événements singuliers qui se sont réellement produits : des conversations maladroites, des mouvements inexpliqués, des informations incomplètes, des malentendus et des détails qui ne sont pas immédiatement élucidés pour le lecteur.
Son traitement de l'Ascension correspond parfaitement à ce caractère.
Jean ne fait pas d'adieux publics grandioses.
Il n'y a pas d'assemblée levant les yeux au ciel.
Il n'y a pas de départ cérémoniel.
Jésus dit simplement à Marie :
« Je ne suis pas encore monté.
Je monte vers mon Père.»
Et puis il disparaît du récit.
Lorsqu'il réapparaît plus tard, quelque chose a changé.
Cela paraît étrangement naturel.
Jésus est entré dans ce monde sans spectacle public annonçant l'arrivée physique du Logos. Son départ définitif de l'existence terrestre ordinaire n'a pas besoin d'être un événement théâtral non plus.
Il arrive à l'improviste.
Il repart à l'improviste.
Il y a là une belle symétrie.
L'Évangile ne prétend pas que les disciples doivent être témoins de tous les événements importants pour que l'Ascension ait lieu.
Marie reçoit l'annonce.
L'Ascension elle-même appartient à Jésus et au Père.
Aucun témoin humain n'est requis.
Les autres traditions de l'Ascension
Cela ne signifie pas que chaque récit évangélique doive être forcé de s'intégrer à la chronologie de Jean.
Les textes doivent conserver leur propre présentation.
Matthieu ne relate pas une ascension à proprement parler. Luc décrit un départ près de Béthanie, les Actes des Apôtres développent cet événement, et la fin plus longue de Marc parle également de l'enlèvement de Jésus après son apparition aux disciples.
Nous pouvons comprendre ces départs corporels, dont on a été témoins, de différentes manières.
Si la première véritable ascension a lieu après Marie, alors le départ ultérieur, dont on a été témoin, ne correspond pas nécessairement au même événement.
Il peut s'agir du départ corporel du Paraclet après ses apparitions parmi les disciples.
Ceci préserve la distinction.
D'abord vient l'Ascension, invisible, de Jésus auprès du Père.
Puis vient le Paraclet, venant du Père.
Il apparaît à plusieurs reprises parmi les disciples.
Finalement, ce mode d'apparition corporelle prend également fin devant eux.
Le départ constaté appartient donc à la conclusion des apparitions du Paraclet, et non nécessairement à la première Ascension annoncée à Marie.
Et la Seconde Venue est encore autre chose.
Elle n'a pas encore eu lieu (du moins à la connaissance du monde entier).
Il n'est donc pas nécessaire de réduire chaque Ascension, départ, apparition et retour à un seul événement.