L'essai précédent soutenait que l'Écriture présente l'activité de Satan comme une manifestation de la constance d'une force plutôt que du développement d'un intellect. Cette conclusion a une autre implication importante.
Si Satan n'est pas un génie intellectuel guidé par la vanité, alors l'une des idées les plus répandues, héritée du folklore chrétien, doit être réexaminée : la croyance selon laquelle Satan désire être adoré comme Dieu.
L'image est familière. Satan aspirerait à recevoir louanges, admiration, dévotion et loyauté personnelle des êtres humains. Dans l'imaginaire populaire, il devient presque une divinité rivale cherchant à établir sa propre religion.
Pourtant, cette image trouve très peu de soutien dans l'Écriture elle-même.
Elle suppose que Satan désire ce que les humains désirent : la reconnaissance, les applaudissements, la réhabilitation de leur orgueil blessé et leur propre glorification. Or, les récits bibliques présentent systématiquement Satan différemment. Il accuse. Il tente. Il s'oppose. Il détruit. Nulle part l'Écriture ne le présente comme recherchant une satisfaction émotionnelle dans l'admiration humaine.
Ceci prend une importance particulière lors de la tentation de Jésus au désert.
Traditionnellement, les paroles :
« Prosternez-vous et adorez-moi »,
ont été comprises comme une demande d'adoration personnelle de la part de Satan.
Mais cette interprétation mérite un examen plus approfondi.
La tentation ne commence pas par la présentation de Satan lui-même, mais par les royaumes du monde et toute leur gloire. Ces royaumes sont l'objet placé devant le regard de Jésus. Ce n'est qu'ensuite que vient l'invitation à l'adoration.
La véritable question n'est donc pas de savoir si Jésus admirera Satan.
La véritable question est de savoir si Jésus acceptera le principe sur lequel reposent ces royaumes.
Dans toute l'Écriture, les royaumes terrestres fonctionnent selon des fondements familiers :
- le pouvoir,
- le statut,
- le prestige,
- la comptabilité,
- la défense de la dignité personnelle,
- le droit d'exiger un remboursement,
- la préservation de la supériorité.
Ce sont précisément ces réalités que Jésus renverse tout au long de son ministère.
Cette interprétation éclaire également la deuxième demande du Notre Père, relative aux relations humaines.
Lorsque Jésus enseigne :
« Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »,
il n’encourage pas simplement la bienveillance.
Il démantèle tout un système de pouvoir terrestre.
Les sociétés humaines sont fondées sur les dettes, les griefs, les droits acquis, les obligations, la vengeance et l’affirmation constante de sa propre valeur au détriment de celle des autres. Jésus appelle ses disciples à abandonner ce système et à confier la justice au Père.
Dans cette perspective, la tentation au désert ne consiste pas principalement à se prosterner devant une idole.
Il s’agit de choisir entre deux visions de la réalité incompatibles.
« Adorer Satan », c’est embrasser l’ordre fondé sur l’accusation, le sentiment de supériorité, la vengeance et le pouvoir temporel.
Adorer Dieu, c’est entrer dans le Royaume du Père, où la vie est reçue comme un don et non défendue comme une possession.
Ceci nous amène à un principe fondamental de toute la vie chrétienne.
L'adoration ne produit jamais la béatitude. C'est la béatitude qui engendre l'adoration.
C'est peut-être l'une des réalités les plus mal comprises du christianisme.
Beaucoup conçoivent l'adoration comme une transaction.
On adore pour recevoir.
On loue pour obtenir la faveur de Dieu.
On prie pour persuader Dieu.
On obéit pour mériter sa bénédiction.
Dans tous les cas, le raisonnement est le même :
l’action humaine d’abord,
la réponse de Dieu ensuite.
L’Évangile renverse complètement cette logique.
Rien d’initié par l’humanité ne précède Dieu.
Dieu sait avant même que nous le lui demandions.
Dieu aime avant même que nous ne répondions.
Dieu donne avant même que nous en ayons conscience.
Dieu agit avant même que nous reconnaissions son action.
La prière n’initie pas l’œuvre de Dieu.
La foi n’initie pas l’amour de Dieu.
L’adoration n’initie pas la bénédiction de Dieu.
Ce sont toutes des réponses à une réalité déjà établie par Dieu.
C’est pourquoi l’adoration n’est jamais une monnaie d’échange.
Elle n’achète rien.
Elle ne persuade personne.
Elle n’attire aucune faveur.
La véritable adoration arrive toujours trop tard pour devenir une cause, car Dieu a déjà agi.
Elle est la réponse inévitable de celui qui s’est éveillé à la béatitude déjà présente dans la communion avec Dieu.
Cette compréhension transforme la tentation de Jésus.
Satan offre à Jésus la béatitude illusoire des royaumes terrestres.
Pouvoir.
Sécurité.
Gloire.
Succès visible.
Mais Jésus refuse, non pas parce qu'il espère obtenir un jour une plus grande récompense, mais parce qu'il possède déjà la seule et unique béatitude véritable.
Malgré la faim,
malgré l'épuisement physique,
malgré la pauvreté apparente,
Jésus vit déjà dans la réalité du Royaume du Père.
Rien de ce que Satan offre ne peut accroître cette réalité.
La tentation est donc sans pouvoir d'achat.
Jésus ne rejette pas la gloire terrestre en échange de la béatitude céleste à venir.
Il la rejette parce que la béatitude céleste est déjà sa réalité présente.
C'est pourquoi l'adoration appartient à Dieu seul.
Non pas parce que Dieu a besoin d'admiration pour satisfaire sa propre importance.
Bien au contraire, là où la réalité du Royaume de Dieu est véritablement vécue, l'adoration devient inévitable.
Elle n'est pas fabriquée.
Elle n'est pas imposée.
Elle n'est pas orchestrée de manière stratégique.
Elle se produit simplement.
Ce même principe révèle aussi l'illusion du culte satanique.
Ceux qui s'imaginent qu'adorer Satan leur assure sa protection se méprennent sur sa nature même.
Satan ne bâtit pas un royaume de fidèles reconnaissants.
Il ne collectionne pas les admirateurs.
Il ne tisse pas d'alliances durables.
Son but est la destruction, non la fraternité.
S'il semble épargner quelqu'un, c'est uniquement parce que cette protection temporaire contribue à une destruction plus grande encore.
Son amitié apparente n'est donc qu'une illusion.
Il ne préserve que ce qui sert encore la destruction.
En ce sens, la plus grande tentation n'est pas d'admirer Satan, mais d'adopter sa vision du monde.
Il rappelle sans cesse aux êtres humains chaque offense subie.
Chaque insulte dont on se souvient.
Chaque dette impayée.
Chaque grief entretenu.
Chaque occasion de restaurer la dignité bafouée.
Chaque invitation à affirmer sa propre valeur aux dépens d'autrui.
Sa voix est remarquablement persuasive précisément parce qu'elle résonne comme la défense de la justice.
Pourtant, le Royaume proclamé par le Christ va à l'encontre de cette perspective.
Le disciple pardonne.
Le disciple sert.
Le disciple renonce à toute prétention de supériorité.
Le disciple vit déjà dans l'abondance du Royaume du Père, au lieu de chercher à en bâtir un sur terre.
C'est pourquoi Jésus pouvait demeurer affamé dans le désert tout en refusant l'offre de Satan.
Les circonstances extérieures laissaient présager la privation.
La foi, elle, percevait l'abondance.
Le monde voyait un homme affamé.
Jésus goûtait à la félicité du Royaume déjà présent.
Cette félicité ne pouvait être accrue ni par le pain, ni par le pouvoir, ni par la domination terrestre.
Ainsi, l'adoration du Père n'était pas un acte accompli pour obtenir le ciel.
Elle était simplement l'expression inévitable de Celui qui vivait déjà dans la réalité céleste.