Il y a quelque chose d’énigmatique dans les récits évangéliques. Jésus guérit des personnes, chasse des démons et nourrit des foules. Pourtant, certains s’approchent de lui pour lui demander un signe. Que s’imaginent-ils, au juste, qu’il est en train de faire ?
L’explication classique veut qu’ils refusent de croire, malgré les preuves. Cela explique leur insistance, mais laisse une autre question en suspens : quel genre de preuve jugeraient-ils digne de Dieu ? Pourquoi la souffrance d’une personne peut-elle être soulagée sous leurs yeux sans que ce soulagement ne devienne, à leurs yeux, une manifestation reconnaissable de la bonté divine ?
L’explication réside dans le fait que le conflit porte sur leur conception de Dieu. Ils recherchent une authentification qui corresponde à leurs attentes, alors que l’action de Jésus révèle, en réalité, le caractère du Père. Pour reconnaître dans cette action un signe, ils devraient revoir ce qu’ils attendent de la présence de Dieu.
L’idée centrale est la suivante : la portée essentielle des actes de miséricorde de Jésus demeurerait, même si ce même secours avait pu être apporté sans recourir à des miracles.
Une personne qui a faim a besoin de nourriture. Une personne malade a besoin de guérison. Une personne tourmentée a besoin d’être libérée. Jésus se consacre à répondre à ces besoins. Ses capacités extraordinaires rendent possible une aide extraordinaire. Mais la raison d’agir prime sur la méthode employée.
Si une simple distribution de pain avait suffi à nourrir la foule, ce geste aurait tout autant exprimé sa compassion. Si un remède efficace avait permis de rétablir la santé de quelqu’un, son utilisation aurait servi le même dessein. Jésus n’aurait eu aucune raison de retenir une aide concrète dans le seul but de préserver l’occasion d’une démonstration surnaturelle.
En ce sens, les miracles sont accessoires. S’ils peuvent être déterminants quant à ce qui devient concrètement possible dans une situation donnée, ils ne constituent pas, pour autant, la signification morale de l’acte. Cette signification découle de la compassion qui le motive.
Cela renverse une logique explicative courante. Au lieu de considérer les personnes souffrantes avant tout comme des occasions de valider les titres du guérisseur, on considère leur souffrance comme une raison suffisante pour agir. On vient en aide à une personne parce que cette personne a de l’importance. L’acte qui en résulte révèle alors quel caractère le serviteur exprime.
Jésus fournit un fondement clair à ce lien. Dans le chapitre 6 de l’Évangile selon Luc, il exhorte ses auditeurs à aimer leurs ennemis et à faire le bien, sans rien attendre en retour. Il décrit le Très-Haut comme étant bienveillant, même envers les ingrats et les méchants. Puis il dit :
« Soyez donc miséricordieux, tout comme votre Père est miséricordieux. »
— Luc 6,36,
Ici, la ressemblance avec le Père s’exprime par la miséricorde. Sa portée s’étend au-delà de ceux dont la gratitude, la loyauté ou la droiture pourraient justifier, à nos yeux, l’aide qu’on leur apporte.
Selon cette lecture, le service accompli par Jésus porte un message clair : voilà ce qu’est la compassion du Père lorsqu’un homme se consacre au soin d’autrui. Son enseignement explicite ce service, et sa conduite lui donne corps.
Cela permet de mieux comprendre pourquoi, après des guérisons, peut surgir une exigence de signe. Dans le chapitre 12 de l’Évangile selon Matthieu, des opposants attribuent l’exorcisme pratiqué par Jésus à Béelzébul. Plus tard, des scribes et des pharisiens réclament un signe. L’événement extraordinaire n’a pas permis de trancher sur son interprétation ; ils débattent pour savoir s’il témoigne réellement de Dieu. Un peu plus tôt, dans le même chapitre, Jésus avait invoqué la miséricorde au cœur d’un conflit portant sur l’observance du sabbat. Le litige porte, déjà, sur la question de savoir quelle conduite est conforme à la volonté de Dieu.
On comprend mieux, dès lors, comment leur incapacité à reconnaître le signe s’inscrit dans ce conflit. Ils peuvent être témoins d’un soulagement face à la souffrance, tout en refusant de saisir la nature de Dieu qui s’y exprime. Un spectacle plus grandiose ne suffirait pas nécessairement à vaincre une telle résistance : on peut rester impressionné par la puissance, tout en demeurant imperméable à la miséricorde.
Il n’est pas nécessaire de déterminer quel genre de spectacle précis ils imaginaient ; les demandes d’un « signe venant du ciel » ne le précisent pas. Il n’est pas non plus nécessaire de prêter un motif unique à tous ceux qui ont interrogé Jésus. Un argument plus restreint suffit : il est possible d’exiger une authentification divine tout en rejetant, dans le même temps, la nature même de l’action divine qui se déploie sous nos yeux.
L’explication classique, fondée sur l’idée d’une incrédulité endurcie, peut donc être approfondie. L’incrédulité a un objet : à quoi, au juste, résiste-t-on ? Selon la lecture proposée ici, il s’agit d’une révélation de Dieu qui vient bousculer les attentes en matière de privilèges, de mérite et des limites légitimes de la sollicitude envers autrui.
Cela revêt une importance capitale, car une puissance spectaculaire constitue un guide peu fiable pour déterminer qui nous devrions suivre. Jésus lui-même avertit :
« Car il s’élèvera de faux christs et de faux prophètes ; ils produiront de grands signes et des prodiges, de manière à égarer, si possible, même les élus. »
— Matthieu 24,24,
Cet avertissement ne laisse pas entendre que tous les signes trompeurs seront faciles à écarter. Leur capacité à impressionner fait partie du danger.
Le livre de l’Apocalypse souligne ce point avec encore plus de force en dépeignant une figure trompeuse qui fait descendre le feu du ciel sous les yeux d’une foule. Cet événement spectaculaire contribue à égarer les gens. Même une réponse qui semble provenir du ciel ne nous dispense pas de la responsabilité d’examiner la personne, le message et l’objectif poursuivi.
L’enseignement de Jésus sur les faux prophètes nous invite à porter notre attention sur leurs « fruits ». Dans le même chapitre, il évoque des individus qui se prévalent de prophéties, d’exorcismes et de prodiges accomplis en son nom, mais qui se heurtent pourtant à son rejet. Le langage religieux et les réalisations extraordinaires ne sauraient se substituer à l’accomplissement de la volonté du Père.
La question ne se limite donc pas à savoir si un événement extraordinaire a eu lieu. Il faut se demander ce qu’il a permis d’accomplir, qui il a servi et quel type d’allégeance il exige.
Imaginons un homme qui guérit votre famille grâce à un véritable pouvoir surnaturel. Il déclare ensuite que vos ennemis sont exclus de la miséricorde divine et promet de les anéantir. À ses côtés se trouve un médecin ordinaire qui soigne votre famille, puis passe la nuit à sauver un ennemi blessé. Ce médecin enseigne que la compassion du Père s’étend aussi à cet homme.
La guérison opérée par le premier individu mérite certes de la reconnaissance, mais elle ne confère aucune véracité à ses enseignements ultérieurs. Ses capacités ne nous autorisent pas à abandonner cette miséricorde même, par laquelle Jésus nous enseigne à ressembler au Père.
Imaginons encore du pain tombant du ciel, mais distribué uniquement aux personnes qu’un chef religieux a choisies. De l’autre côté de la rue, une femme travaille devant un four ordinaire et nourrit également les enfants exclus. La différence de méthode est frappante ; la différence quant à la portée de leur sollicitude est, elle, moralement déterminante.
Ces exemples ne font pas de chaque personne compatissante le Messie. Ils établissent un critère pour évaluer les affirmations faites au nom de Dieu. L’enseignement, la véracité et la conduite doivent être en accord. Toute prétention à représenter le Père compatissant devient suspecte dès lors que l’on enseigne aux gens à célébrer la cruauté comme une faveur divine.
De même, un acte de charité isolé ne suffit pas. Un dirigeant peut venir en aide à certains tout en cultivant la haine envers d’autres. Le véritable critère réside dans l’orientation constante d’une vie : qui la personne sert-elle ? Que se passe-t-il lorsque ce service exige des sacrifices ? La compassion survit-elle face à l’opposition ?
Un faux messie peut promettre précisément la revanche qu’attend son auditoire. Il peut leur assurer que Dieu partage leurs ressentiments et qu’il fera souffrir leurs ennemis. Si des signes extraordinaires accompagnent cette promesse, la tentation d’y croire peut devenir irrésistible.
L’épreuve délicate survient lorsque la miséricorde du serviteur va à l’encontre des désirs de ceux qui l’écoutent. Reconnaîtront-ils encore le caractère de Dieu lorsque leur ennemi recevra de l’aide ? Ou préféreront-ils une figure puissante qui confère un caractère sacré à leur colère ?
La tradition chrétienne offre déjà des pistes de réflexion importantes à cet égard. Il serait injuste de réduire le christianisme traditionnel à une simple quête de puissance. Le Catéchisme catholique associe les miracles de Jésus à la fois à la miséricorde et à l’authentification de sa mission. Il convient toutefois d’aller plus loin. La compassion constitue le critère fondamental à l’aune duquel doit être évaluée la portée religieuse de la puissance. Si une même action pouvait être accomplie par des moyens ordinaires, elle n’en demeurerait pas moins un témoignage essentiel rendu au Père.
Cela ne revient ni à nier les miracles, ni à minimiser le soulagement qu’ils apportent aux personnes. Il s’agit de comprendre pourquoi ces actes revêtent une telle importance. Une guérison extraordinaire peut rendre la vie à quelqu’un. Sa valeur en tant que signe de Dieu réside dans la reconnaissance de la bonté qui s’exprime à travers cette restauration, et non dans l’idée que le caractère extraordinaire du prodige autoriserait à croire aveuglément tout ce que dit celui qui l’accomplit.
Cette perspective confère également toute sa dignité au service ordinaire. Qu’il s’agisse d’apporter de la nourriture, de soigner une plaie ou de tenir compagnie à une personne délaissée, nul besoin de capacités surnaturelles pour que ces gestes témoignent du Père. Les limites des moyens employés ne vident pas l’action de son sens.
Les capacités exceptionnelles de Jésus ont élargi le champ de ce qu’il pouvait accomplir pour autrui ; sa compassion, quant à elle, explique pourquoi il a agi ainsi. Le signe réside dans l’articulation entre les deux : une puissance mise au service de la miséricorde, guidée par un enseignement qui révèle la sollicitude du Père.
La question soulevée par les exigences de l’Évangile dépasse donc le cercle des opposants de Jésus. Elle nous interroge sur la manière dont nous reconnaîtrions, nous-mêmes, un envoyé de Dieu. Choisirions-nous une figure qui nous stupéfie et justifie notre hostilité, ou bien quelqu’un dont l’enseignement et le service désintéressé révèlent une compassion que nous répugnons, pour notre part, à manifester ?
Si Jésus avait nourri des affamés en utilisant une cuisine tout à fait ordinaire, aurions-nous vu, dans sa sollicitude à leur égard, une preuve moins convaincante de la présence du Père ? Si notre réponse est oui, peut-être avons-nous apposé le signe sur le mauvais élément.