À quoi ressemblerait un festin pour un agneau ?
Dans un monde en paix, on pourrait imaginer des champs fertiles, de l’herbe en abondance, une eau limpide, et rien à craindre. L’agneau mange et se repose. Il y en a pour tout le monde.
Mais placez cet agneau parmi des loups, et le sens du festin change. Le festin a toujours lieu. Les loups, eux, sont en train de manger.
L’agneau, c’est le repas.
C’est ce renversement dérangeant qu’il nous faut prendre en considération lorsque nous parlons du « Festin de l’Agneau ». Les chrétiens le décrivent souvent comme l’union finale et joyeuse entre le Christ et son peuple. Je n’ai rien à redire à cet accomplissement céleste. Ma question porte sur ce que cette union signifie tant que nous sommes encore ici-bas.
Que signifie « rejoindre l’Agneau » dans un monde qui dévore les agneaux ?
Jésus nous a apporté une réponse à travers sa vie. Il s’est dépensé tout entier dans le service. Il a nourri les foules, guéri les malades, accueilli les exclus, et a continué à donner, même lorsque ce don lui attirait l’hostilité. Il a également envoyé ses disciples dans le monde comme des brebis au milieu des loups (Matthieu 10,16).
Cette union céleste revêt une forme terrestre. Ici, rejoindre l’Agneau signifie entrer dans sa vie faite de don de soi. Dans un monde peuplé de loups, une telle participation peut s’avérer sanglante.
Nous ne pouvons pas saisir cette invitation si nous ne songeons qu’à la célébration qui aura lieu une fois que tout sera terminé.
Prenons l’exemple du festin de noces dans l’Évangile selon Matthieu (22,1-14). Un roi prépare les noces de son fils et convie des invités. Ces derniers refusent. Le roi envoie d’autres messagers. Certains invités retournent à leurs champs ou à leurs affaires ; d’autres maltraitent et tuent les serviteurs. Finalement, le roi envoie ses serviteurs dans les rues pour y rassembler tous ceux qu’ils pourront trouver.
Nous avons entendu cette histoire si souvent que nous en oublions parfois à quel point elle est singulière.
Un mariage royal est, en règle générale, un événement auquel les gens aspirent à participer. Il promet des mets raffinés, une compagnie prestigieuse, une reconnaissance publique et la proximité du pouvoir. Pour quiconque se soucie de son rang social, une telle invitation constitue en soi un privilège.
Songez au banquet du couronnement de Jacques II, qui se tint à Westminster Hall en 1685 : pairs et pairesses, évêques, barons, juges et conseillers royaux prenaient place aux tables. Les privilégiés étaient présents et furent servis. C’est là un schéma bien connu : les places d’honneur reviennent à ceux qui jouissent déjà d’un certain prestige.
Imaginons maintenant Jésus décrivant une telle scène, où les invités trouvent d’autres occupations. Le roi se voit contraint de remplir sa salle en faisant venir des gens de la rue.
Pourquoi agiraient-ils ainsi ?
Ce caractère insolite devrait nous inciter à une écoute plus attentive. Nous avons entendu Jésus enseigner que la grandeur réside dans le service. Nous l’avons vu se donner à des personnes qui ne pouvaient lui offrir aucun avantage social. Nous l’avons entendu appeler d’autres individus à le suivre.
Rapprochons ces éléments.
À quel genre de banquet ce Fils nous convie-t-il ?
Un souverain terrestre peut offrir à ses invités une soirée placée sous le signe du privilège. Jésus, lui, appelle les hommes à entrer dans la vie qu’il mène lui-même. Être en communion avec lui implique de partager son service, sa vulnérabilité et sa disposition à en payer le prix — le prix de l’amour.
Soudain, ces refus nous deviennent familiers.
Nous trouvons aisément du temps pour les occasions qui servent nos intérêts. En revanche, nous devenons bien plus « occupés » lorsqu’on nous sollicite pour quelque chose qui exige un sacrifice de notre part. Il y a des affaires à gérer, un foyer à préserver, une réputation à protéger. Il peut même nous arriver d’éprouver du ressentiment envers celui qui nous transmet l’invitation, car celle-ci met en lumière ce que nous ne sommes pas disposés à offrir.
Nous pouvons louer le sacrifice de Jésus tout en organisant soigneusement notre existence de manière à éviter d’y prendre part.
Nous pouvons aspirer à une union éternelle avec lui, tout en déclinant, à maintes reprises, la forme terrestre de cette union.
Cela nous interpelle tout particulièrement là où la religion propose des positions honorifiques. Un pape, un évêque, un prédicateur ou un responsable religieux peut être habitué à recevoir de l’attention, de la protection et des services. Or, l’invitation du Fils appelle précisément cette personne à offrir ces mêmes choses aux autres. Une position religieuse prestigieuse ne saurait, à elle seule, répondre à l’invitation au nom de celui qui l’occupe.
Il en va de même pour quiconque se réclame du nom de Jésus. Nous devons nous interroger : que se passe-t-il lorsque le service que nous célébrons commence, à son tour, à exiger quelque chose de nous ?
Le festin de l’Agneau, ici-bas, est l’exact opposé de ce que les hommes recherchent habituellement dans un banquet. L’Agneau se donne lui-même. Ceux qui le rejoignent entrent dans ce don.
Lors de la Cène, Jésus a rendu ce lien douloureusement concret. Il a présidé un repas et a assimilé le pain et la coupe à son corps donné et à son sang versé (Luc 22,19-20). Ce repas exprimait le don de soi. Ses compagnons étaient rassemblés autour de quelqu’un qui se donnait pour eux.
Être lié à cet Agneau entraîne des conséquences.
Certaines de ces conséquences prennent la forme d’une persécution littérale, voire de la mort. D’autres se manifestent au fil d’années de soins exigeants : nourrir autrui en puisant dans des ressources que l’on aurait souhaité garder pour soi ; rester aux côtés d’une personne dont l’exclusion, si elle était maintenue, préserverait notre propre statut ; pardonner alors que la vengeance nous procurerait satisfaction ; ou demeurer fidèle à quelqu’un dont les besoins sont devenus épuisants.
Un tel amour consume une vie entière. Il lui arrive même de verser le sang.
La souffrance naît des conditions dans lesquelles cet amour s’exerce. L’appétit des loups relève de la brisure de ce monde. La fidélité de l’Agneau, elle, appartient à la vie du ciel qui, déjà, se déploie au sein de ce monde.
Cela nous amène à la question du vêtement de noces.
Matthieu ne précise ni sa couleur ni son étoffe. Mais, à la lumière de la vie du Fils, ce vêtement soulève une interrogation qui dépasse largement le cadre des apparences rituelles : sommes-nous venus en étant prêts à prendre part à ce que ces noces signifient réellement ?
Certains peuvent se présenter en espérant être reconnus comme des invités de marque. Ils ont adopté une identité religieuse, en ont appris le langage et en escomptent les récompenses. Pourtant, ils sont restés imperméables aux exigences de la vie qu’ils prétendent partager.
Aux yeux du monde, leur tenue peut paraître irréprochable.
Mais, dans le renversement des perspectives que nous examinons ici, cette perfection devient une accusation. Ils se sont parés pour jouir de privilèges lors des noces du Fils, qui, lui, s’est donné tout entier.
Ami, où est ta participation ? En quoi cet amour t’a-t-il coûté quelque chose ?
L’image de vêtements tachés par son propre sang, versé en sacrifice, souligne toute la gravité de cette question. On peut très bien célébrer les plaies de l’Agneau tout en déclinant chaque invitation qui exposerait sa propre vie, jusque-là bien protégée, à la blessure de l’amour.
Et qu’en est-il des vêtements blancs dont parle le livre de l’Apocalypse ?
L’Apocalypse évoque des robes blanchies dans le sang de l’Agneau, et le lin fin de l’épouse représente les actes de justice des saints (Apocalypse 7,14 ; 19,8). Nous voyons ici le vêtement dans sa dimension céleste. Mais cette apparence ne doit pas nous faire oublier le cheminement terrestre par lequel il a été acquis.
Ce lavage est une image empreinte de sang.
Ce qui, dans l’accomplissement céleste, apparaît comme blanc, a pu sembler effroyable au moment où cela se produisait ici-bas : un corps brisé, une vie donnée, une personne fidèle rejetée, quelqu’un qui continue d’aimer alors même que d’autres tirent profit de cet amour. Le vêtement blanc apparaît après l’épreuve. Son éclat ne transforme pas pour autant l’épreuve en une expérience agréable.
Il faut donc se garder de croire que la pureté céleste consisterait à être resté, sur terre, à l’abri de toute atteinte. Ce vêtement peut témoigner d’une vie donnée.
Cela nous aide aussi à entendre l’invitation à aller dans les rues. Le festin s’ouvre à ceux qui se trouvent en dehors du cercle des personnes reconnues comme importantes. Les serviteurs rassemblent aussi bien les bons que les mauvais. L’invitation atteint des individus dépourvus des titres qui, d’ordinaire, garantissent une place d’honneur.
Eux aussi sont appelés à prendre part au festin. Ni l’ascendance ni un passé tourmenté ne déterminent, par avance, la réponse qu’ils apporteront.
La question décisive porte sur la vie dans laquelle nous acceptons d’entrer.
Nous pouvons qualifier le Festin de l’Agneau de joyeux, car nous en envisageons l’accomplissement. Mais cette invitation nous est adressée alors que nous sommes encore ici-bas, là où les agneaux rencontrent les loups, et où le don de soi se heurte aux appétits d’autrui.
Ici, le festin est marqué par le sang. Ici, l’Agneau est consommé.
Et c’est ici qu’il nous appelle à le rejoindre.
L’entrée dans les noces célestes se situe au cœur même de notre existence terrestre. Nous nous en approchons chaque fois que l’appel à aimer devient concret, exigeant et contraignant.
Nous pouvons continuer à expliquer combien nous admirons l’Agneau.
Ou bien, nous pouvons accepter son invitation.