Un homme demande à Jésus la permission d'aller d'abord enterrer son père. Jésus lui répond : « Laisse les morts enterrer leurs morts », et lui dit d'annoncer le royaume de Dieu.
Cette réponse surprend. Une explication courante y voit une exigence de loyauté absolue : suivre Jésus prime même sur l'inhumation d'un parent. Le fils souhaite, semble-t-il, accomplir un devoir sacré, mais Jésus lui demande de renoncer à ce devoir.
Mais pourquoi l'inhumation et la proclamation devraient-elles entrer en conflit ?
Cet homme ne pourrait-il pas apporter l'Évangile au foyer de son père ? Ne pourrait-il pas mettre en pratique les enseignements de Jésus parmi les personnes rassemblées pour les funérailles ? En quoi le fait de prendre soin de son père l'empêcherait-il de servir autrui ou d'annoncer le Royaume ?
L'explication habituelle ne répond pas à ces questions en affirmant simplement que la condition de disciple passe avant tout. Avant de déterminer ce qui est prioritaire, il faut comprendre pourquoi Jésus rejette cette demande précise.
La famille que nous ne connaissons pas
Nous ne savons presque rien de ce foyer. Nous ignorons combien de fils le père avait, qui pouvait organiser ses funérailles ou quelles relations existaient entre eux. Nous ne savons même pas si le père était déjà mort.
Nous ne connaissons pas non plus la motivation de l'homme. L'affection, la coutume, la pression familiale, la réputation, la sécurité matérielle, ou un mélange de ces facteurs, pouvaient sous-tendre sa demande. Qualifier l'inhumation de devoir sacré décrit son statut reconnu ; cela ne nous révèle pas ce qui motivait cet homme.
Cela ne signifie pas qu'il manquait d'affection ou de sens des responsabilités. Cela signifie simplement que nous ne pouvons pas les considérer comme des faits établis pour ensuite fonder sur eux l'interprétation de la réponse de Jésus.
L'homme propose d'accomplir une action préalable. Jésus rejette cette proposition. Voilà ce que nous livre cet échange. C'est dans la réponse elle-même qu'il faut chercher la raison de ce refus.
Que signifie suivre Jésus ?
Une autre hypothèse mérite d'être examinée : celle selon laquelle suivre Jésus impliquerait nécessairement de se rendre là où se trouve son corps physique.
Matthieu présente déjà cet homme comme un disciple. Il est inutile d'imaginer un inconnu ignorant tout de Jésus et à qui l'on réclamerait soudain une allégeance personnelle. Luc explicite la mission : l'homme doit annoncer le royaume de Dieu.
Suivre Jésus a une substance concrète. Cela signifie s'engager dans la voie qu'il révèle : servir autrui, se donner pour le bien d'autrui, accepter la vulnérabilité du Messie fragile. On pourrait très bien marcher physiquement derrière Jésus tout en refusant, au fond, cette voie. À l'inverse, une autre personne pourrait incarner cette voie dans un village où Jésus n'est pas physiquement présent.
Pour moi, c'est cela, suivre son Nom. Ce Nom porte en lui le caractère, l'enseignement et la conduite révélés par sa mission. Il exige quelque chose de la vie même de celui qui le suit.
Une preuve d'identité ne suffirait jamais. Quelqu'un pourrait démontrer qu'il est bien le Jésus historique ; pourtant, s'il agissait à l'opposé du Messie dépeint dans les Évangiles, cette preuve ne rendrait pas sa conduite digne d'être suivie. Mon allégeance repose sur ce que Jésus révèle et incarne.
Ainsi compris, l'appel n'empêche pas nécessairement l'homme de rentrer chez lui. Il peut y porter ce Nom par sa conduite et sa proclamation. Il faut donc se poser à nouveau la question : qu'est-ce qui, dans cette situation précise, amène Jésus à rejeter sa demande ?
Ceux que Jésus qualifie de morts
Jésus évoque des morts capables d'organiser des funérailles.
Dans ce cas précis, la mort doit nécessairement être prise au sens figuré. Des personnes physiquement mortes ne peuvent inhumer qui que ce soit. Jésus oppose également cet homme au groupe en question : eux ont des funérailles à organiser, tandis que lui a un Message à proclamer.
L'interprétation classique attribue deux sens au terme répété : ceux qui procèdent à l'inhumation sont spirituellement morts, alors que la personne inhumée est physiquement morte. C'est une possibilité, mais la phrase n'indique pas explicitement ce changement de signification. Il s'agit d'une construction hypothétique.
On peut aussi légitimement se demander si la même description ne s'applique pas aux deux groupes.
Que ceux qui restent sourds au Message ensevelissent les leurs, eux aussi sourds au Message.
L'acte d'inhumation demeure tout à fait réel. Une personne physiquement décédée a pu, de son vivant, rester sourde au Message. Ceux qui organisent ses funérailles peuvent partager cette même condition tout en étant physiquement vivants. Le terme répété peut donc désigner une caractéristique qu'ils ont en commun.
Cette lecture ne nous oblige pas à imaginer des querelles familiales ou des conflits d'héritage. Elle prend au sérieux la qualification employée par Jésus et s'interroge sur ce qu'elle révèle au sujet des personnes auprès de qui l'homme souhaite retourner.
Le messager peut-il se faire entendre ?
Un messager peut parler, expliquer et témoigner. Toutefois, le simple fait d'apporter le Message à quelqu'un ne rend pas cette personne réceptive pour autant. En qualifiant ces gens de « morts », Jésus souligne peut-être précisément cette difficulté.
Ainsi comprise, la réponse de Jésus revêt une autre dimension. L'homme a reçu un message qu'il peut transmettre à autrui. Mais la présence de personnes aux funérailles de son père ne fait pas nécessairement de ce rassemblement un lieu propice à l'écoute du Message.
Cette approche répond à la question laissée en suspens par l'explication habituelle. L'inhumation et la proclamation ne sont pas, en soi, incompatibles. La difficulté réside peut-être dans la nature même de l'auditoire que Jésus qualifie de mort.
Selon cette interprétation, Jésus reconnaît une limite à la mission de messager de cet homme. Il l'invite à proclamer le Message sans subordonner son action à l'écoute de ceux qui y restent sourds.
Cela ne signifie pas pour autant que tous les membres du foyer sont hors d'atteinte ou qu'aucun d'entre eux ne pourra jamais changer. L'échange ne justifie pas un tel verdict définitif. Il n’établit pas non plus une interdiction générale de prendre soin d’un parent ou d’assister à des funérailles.
La question soulevée par sa réponse
Je ne prétends pas que l’on puisse reconstituer toutes les circonstances entourant ces quelques mots. Mais cette incertitude vaut tout autant pour l’explication classique. On ne saurait transformer un foyer inconnu en une scène où Jésus devrait démontrer que les devoirs sacrés envers la famille sont inférieurs à l’allégeance qu’on lui doit.
Sa réponse nous invite à examiner une distinction plus précise : celle entre ceux qu’il qualifie de « morts » et l’homme qu’il envoie proclamer le message.
Peut-être la question est-elle de savoir si le porteur du Message doit continuer à s’occuper de personnes qu’il ne peut amener à l’entendre.
D’autres personnes peuvent se charger de l’inhumation. L’homme, lui, a quelque chose de vivant à porter. Jésus lui demande de l’apporter là où ce message pourra être reçu.
Un passage connexe
Le Coran (35:22) offre un parallèle qui mérite l’attention. Il oppose les vivants aux morts et distingue le pouvoir de Dieu de faire entendre les gens de l’incapacité du messager à faire entendre ceux qui sont dans les tombes. J’y vois un lien avec la distinction faite par Jésus entre ceux qu’il appelle « morts » et le disciple qu’il envoie proclamer la parole. Ce parallèle contribue à éclairer l’interprétation proposée plus haut ; l’argumentation elle-même repose sur l’échange rapporté dans les Évangiles.
Passages évangéliques : Matthieu 8, 21-22 ; Luc 9, 59-60.